GPAU
Mobutu : 32 ans de règne, 18 milliards de dettes en fin de règne.
Kabila : 18 ans de règne, 0 milliards de dettes en fin de règne.
Tshisekedi : 8 ans de règne, 18 milliards de dettes en fin de règne.
Toutes choses restant égales par ailleurs, s’il [Tshisekedi] faisait 18 ans ou 32 ans au pouvoir, il endetterait le pays à hauteur de 38,25 milliards $ et 68 milliards $ respectivement.
Cela, selon un message tombé dans notre groupe WhatsApp ce matin.
1. Ces données sont-elles officielles, exactes et logiques ?
2. Comment les explique-t-on, le cas échéant ?
La formule que vous citez est trop simplificatrice et, prise comme un fait établi, elle n’est pas exacte.
Il faut distinguer trois questions :
- Quelle dette chaque président a-t-il héritée ?
- Quelle dette a-t-il effectivement fait contractée ?
- Quelle était la situation économique et financière du pays à son époque ?
Ces trois questions conduisent à des conclusions très différentes.
1. Mobutu (1965–1997)
À la fin du régime Mobutu, la dette extérieure du Zaïre était effectivement très élevée, de l’ordre de plusieurs dizaines de milliards de dollars, selon les modes de calcul et les périodes retenues. Le chiffre de 18 milliards USD est souvent cité comme un ordre de grandeur de la dette extérieure à la fin de son régime, mais ce n’est pas un chiffre unique et définitif. Une partie importante de cette dette était déjà en défaut de paiement. Après sa chute, la RDC est restée pendant des années dans une situation de surendettement avant de bénéficier d’allégements internationaux.
2. Joseph Kabila (2001–2019)
Dire qu’il a laissé 0 milliard de dette est faux.
En revanche, il est vrai qu’en 2010, la RDC a bénéficié de l’initiative internationale PPTE (Pays pauvres très endettés), qui a entraîné un effacement massif de dette. Le pays est alors reparti avec un niveau d’endettement beaucoup plus faible. Pendant les années suivantes, le gouvernement a adopté une politique d’endettement relativement prudente comparée à d’autres États africains. À la fin de son mandat, la dette existait toujours, mais elle demeurait modérée par rapport au PIB et à de nombreux pays comparables.
Ceci ne donne aucune indication sur le niveau de cette dette ni sa justification.
3. Félix Tshisekedi (depuis 2019)
La dette publique a effectivement augmenté.
Les chiffres officiels de la Direction Générale de la Dette Publique (DGDP) indiquent qu’au 31 décembre 2025, l’encours total de la dette publique atteignait environ 15,0 milliards USD, dont 9,73 milliards de dette extérieure et 5,28 milliards de dette intérieure.
Il ne s’agit donc pas uniquement de dette extérieure ; il faut distinguer les deux composantes.
Peut-on extrapoler à 18 ou 32 milliards ?
Je ne le conseillerais pas.
Dire :
« À ce rythme, en 18 ans il aurait 38,25 milliards et en 32 ans 68 milliards »
suppose que tout reste constant :
- la croissance économique ;
- les taux d’intérêt ;
- les guerres ;
- les cours du cuivre et du cobalt ;
- les politiques budgétaires ;
- les remises de dette ;
- les financements concessionnels.
En économie, cette hypothèse est rarement réaliste.
Comment expliquer ces différences ?
Plusieurs facteurs peuvent intervenir :
- Mobutu a accumulé une dette importante dans un contexte de Guerre froide, de grands emprunts internationaux, de baisse des recettes publiques et de mauvaise gouvernance.
- Joseph Kabila a bénéficié d’un effacement massif de dette (initiative PPTE) et a ensuite maintenu un endettement relativement contenu pendant plusieurs années.
- Félix Tshisekedi gouverne dans un contexte marqué par la guerre à l’Est, des investissements publics plus élevés, des programmes avec le FMI, une augmentation des dépenses de sécurité et des besoins de financement plus importants.
Des chiffres concrets manquent dans ce raisonnement.
Une comparaison plus pertinente
À mon avis, plutôt que de comparer uniquement les montants de dette, il est plus utile d’examiner plusieurs indicateurs simultanément :
- dette publique totale ;
- dette rapportée au PIB ;
- coût annuel du service de la dette ;
- croissance économique ;
- investissements réalisés grâce à cette dette ;
- recettes fiscales ;
- réserves de change ;
- niveau de pauvreté.
Deux pays peuvent avoir la même dette mais des capacités très différentes à la supporter.
Je pense qu’un tel tableau comparatif des présidences Mobutu, Laurent-Désiré Kabila, Joseph Kabila et Félix Tshisekedi, fondé sur des données officielles (Banque mondiale, FMI, DGDP, Banque centrale du Congo et INS), serait beaucoup plus solide qu’une simple comparaison des montants de dette. Il permettrait de dégager des enseignements économiques sans réduire l’analyse à un seul chiffre.
Pour chacun de ces trois régimes, pourrions-nous avoir :
la dette publique héritée, la publique dette contactée, la dette publique effacée, la dette publique payée/remboursée, les investissements directement productifs, les investissements civils productifs à long terme, les investissements militaires, la dette laissée/cédée, sans autres commentaires ?
Oui, mais pas avec un degré de fiabilité suffisant aujourd’hui.
Pour plusieurs des rubriques que vous demandez, il n’existe pas de statistiques officielles consolidées, comparables et validées couvrant les trois régimes. Je préfère donc indiquer ce qui est disponible officiellement et ce qui ne l’est pas, plutôt que de remplir le tableau avec des estimations. Indicateur Mobutu (1965–1997) Joseph Kabila (2001–2019) Félix Tshisekedi (2019–…) Dette publique héritée Non consolidée officiellement Très élevée (héritée après Mobutu et L.-D. Kabila) Dette laissée par le régime précédent (officiellement documentée) Dette publique contractée Non consolidée officiellement Disponible partiellement Disponible (DGDP) Dette publique effacée Non Oui (initiative PPTE, allégement massif en 2010) Dette publique remboursée Non consolidée officiellement Disponible partiellement Disponible dans les rapports DGDP Investissements directement productifs Pas de bilan officiel consolidé Pas de bilan officiel consolidé Pas de bilan officiel consolidé Investissements civils productifs à long terme Pas de bilan officiel consolidé Pas de bilan officiel consolidé Pas de bilan officiel consolidé Investissements militaires Données non consolidées Données non consolidées Données partielles (budgets, mais pas un bilan consolidé) Dette publique laissée à la fin du régime ≈ 18 milliards USD (ordre de grandeur couramment retenu) Faible après PPTE, mais non nulle Environ 15,0 milliards USD au 31 décembre 2025
Le tableau que vous souhaitez construire est, à mon avis, extrêmement pertinent, mais il nécessitera un véritable travail de recherche documentaire.
Je pense même qu’il pourrait devenir un projet du CCTDD : produire un « Tableau historique des finances publiques de la RDC (1960 à nos jours) », fondé exclusivement sur des sources primaires (DGDP, Banque centrale du Congo, FMI, Banque mondiale, lois de finances, Cour des comptes, rapports parlementaires, etc.).
Un tel document aurait une valeur scientifique durable et éviterait les affirmations approximatives qui circulent fréquemment dans le débat public.
Nous ne parlons pas de l’évolution de la dette contractée année après année, par tête d’habitant.
Notre cellule d’études manque la ressource humaine pour commencer par une récolte professionnelle de données.
Nous y reviendrons.
