Voici qui ressemble à notre projet "Coopératives"

Voici une initiative qui ressemble à notre projet « coopératives » en ce qu’il regroupe des travailleurs d’un secteur : les mines.

La ressemblance se limite toute fois là : l’entreprise n’est pas collective ici.  Elle est une entreprise personnelle, si nous avons bien compris.

Cette différence peut expliquer le reste : le résultat n’est pas tout à fait le même que ce que vise le projet « coopératives » : (1) l’éradication du chômage, (2) un salaire minimal supérieur au minimum vital et (3) une tension salariale inférieure à 5.

Le carnet de Colette Braeckman

2 octobre 2014

Lemera,
Même si pour un gaillard qui tamise le sable, casse la pierre ou coltine des sacs bien fermés, il y en a dix qui regardent, appuyés sur leur pelle, la mine de Rubanga, près de Lemera, ressemble à une ruche. Creusée dans la falaise ocre, une grande excavation est soutenue par des piliers de bois. Si à l’entrée, un homme peut se glisser, plus ou moins accroupi, à quelques mètres de là, lampe frontale bien accrochée et piolet brandi, il faut ramper et frapper sur les parois humides, pour en détacher des blocs où luiront, peut-être, des fragments de cassitérite. Désireux de vivre au plus près l’effort des mineurs, Thierry Michel suit l’équipe jusque dans les entrailles de la colline, caméra à l’épaule. Mais la pénombre aidant, il ne ramènera que quelques images floues, moins convaincantes que les scènes qui se déroulent à l’extérieur. Car à l’entrée de la mine, il y a moins de désordre qu’on ne le croirait au premier abord : ici, les creuseurs se sont constitués en une coopérative, dotée d’un comité de gestion. C’est à un petit homme mal fagoté, très présent sur les lieux, que le chef coutumier de Lemera a confié, en exclusivité, l’exploitation de ce pan de colline et c’est avec ce dernier que le « comité » a négocié les droits d’exploitation.
Les mines autour de Lemera, au contraire des sites plus lointains et plus difficiles à contrôler, sont des mines « propres ». Autrement dit, le comité des mineurs s’est engagé à ne vendre la production qu’à un seul comptoir, installé à Lemera et qui a pignon sur rue à Bukavu, Metachem, appartenant au sieur Mudekereza. Ce dernier s’est engagé à faire certifier sa « récolte » de minerais, ce qui explique la présence sur les lieux d’un grand type un peu mieux vêtu que les autres, chaussé de bottes rouges qui tranchent sur les godasses trouées de ceux qui s’enfoncent dans le boyau de la mine. Même s’il ne se fatigue pas beaucoup, cet homme, un employé de l’ITIE (Initiative pour la transparence des industries extractives, devenue un organisme gouvernemental) joue un rôle essentiel : il supervise la certification des sacs de cassitérite et il autorise la pose d’un fil de plastique blanc, prolongée par une étiquette portant la mention d’origine du minerai et le nom de son propriétaire, Mudekereza en l’occurrence. Cette certification devrait, en principe, permettre au minerai produit à Lemera d’échapper aux mesures internationales de boycott et, depuis les comptoirs sis à Bukavu, de pouvoir être exportés en toute légalité.
La coopérative, elle, perçoit 0,3% sur le montant du prix d’achat, afin de pouvoir organiser les mineurs, les répertorier, les doter d’une carte leur autorisant l’accès à la mine. Quant à l’agent de l’ITIE,il ne veille pas seulement à la certification des minerais : il s’assure aussi du fait qu’aucun mineur d’âge ne travaille sur la mine, que les militaires en sont absents également, que les femmes –qui coltinent sur leur tête d’énormes sacs plus lourds qu’elles- sont correctement traitées.
Cependant, Claude qui nous guide dans cette oasis de légalité, ne peut s’empêcher de sourire et de murmurer que le contrôleur aux bottes rouges n’est pas là tout le temps, que la nuit aussi, discrètement, on charge des sacs qui, au lieu des comptoirs de Bukavu seront dirigés vers le Burundi, quelquefois dans des camions censés transporter des ordures mais… qui sont dotés d’un double fond.
A quelques kilomètres de Lemera, à Musholo, c’est au bord d’une rivière que se sont installés les creuseurs. Détournant les eaux claires, ils ont installé de petits bassins de tamisage, rincent et trient inlassablement les tas de cailloux arrachés à la montagne. C’est l’artisanat de l’infiniment petit. Ici, tout le monde travaille, gagne quelque chose et « fait sa vie ». En principe, le creuseur peut vendre 6 dollars le kilo le premier tas de pierres qu’il a plus ou moins réussi à tamiser. Mais une femme, déjà âgée, écrème le marché et propose 7 dollars aux hommes immobilisés derrière leur bassin. Lorsque le marché est conclu, elle se met en marche vers la route qui surplombe la carrière, lestée de plusieurs kilos qu’au sommet elle revendra à des motards avec une légère plus value.
Dans une clairière voisine, d’autres femmes vendent dès le matin de la bière et des « sucrés ». Il est dix heures et les brochettes étant déjà épuisées, on égorge une chèvre qui sera découpée avant d’avoir eu le temps de refroidir. Les plus aisés mangent sous un auvent de branchages, les autres sont accroupis autour des brasiers. « Etre creuseur, c’est dur et parfois dangereux » nous explique un homme couvert de boue rouge, « il faut manger beaucoup pour avoir la force ». Il est jeune encore, et vigoureux. Pourquoi ne se reconvertit-il pas dans l’agriculture, alors que, sur cette terre rouge, fréquemment arrosée, tout pousse sans engrais ? Il éclate de rire, se moque de la question : « en travaillant dans les mines, on gagne plus vite, on peut facilement se faire cent dollars par mois… Si on a la chance… Car si on ne trouve pas le bon filon, il faut savoir attendre, et creuser l’estomac vide. » Autour de lui, les femmes rient aux éclats, remplissent à ras bord des assiettes de haricots rouges, les brochettes grésillent, la bière circule. « Ambiance à gogo » conclut l’homme, « c’est aussi pour cela que je travaille ici… » Paul Bagenda, aussi dépenaillé que les autres, tient cependant à nous livrer sa vérité, un peu différente : relevant sa casquette, il nous explique, dans un français impeccable, qu’il compte bien terminer cette année sa licence d’anglais à l’université de Bukavu. « Si je travaille ici, c’est pour pouvoir, en trois mois, gagner l’argent nécessaire à mon inscription… » Et il précise que lui, il ne consomme ni la bière, ni les brochettes, ni les femmes : « je vis chez mes parents, à Lemera, et ce que je gagne, je le dépose sur mon compte en banque via mon téléphone portable. Lorsque je vais à Bukavu, je puise l’argent dont j’ai besoin, mais pas plus. Je ne serai pas creuseur durant toute ma vie… »

Mambo wa Lumona
Roaming around all continents

A propos Graphèle Paluku-Atoka Uwekomu

développement personnel, communautaire, national, planétaire
Cet article a été publié dans Economie, Lemera, Mines, Mudekereza. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s